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Du web à l'IA: quel impact sur la démocratie?

À l'ère du numérique, une époque marquée par une évolution constante des processus et une multiplication des menaces, répondre à la question "La démocratie est-elle une évidence?" devient de plus en plus complexe. La démocratie n'est pas un acquis. Elle exige un dialogue et une défense constants. Le jeudi 12 octobre, j'ai eu l'honneur de participer en tant qu'orateur à la conférence intitulée "Du web à l'IA: naviguer dans la démocratie numérique", un événement organisé par l'Albert Hirschman Centre on Democracy dans le cadre de la Semaine de la démocratie. Cette rencontre annuelle, orchestrée par la Chancellerie de la République et canton de Genève, sert à célébrer et à débattre de ce pilier fondamental de notre société qu'est la démocratie.

Au cours de cet événement, j'ai retracé l'historique de la numérisation du processus électoral à Genève. Pour sa part, le professeur Urs Gasser, de l'Université technique de Munich et membre du conseil d'administration du Berkman Klein Center for Internet & Society de l'Université de Harvard, a présenté dix hypothèses soulignant l'impact, positif ou négatif, du numérique sur le processus démocratique. En abordant ce sujet, nous avons examiné l'effet potentiel de l'intelligence artificielle (IA) sur la démocratie : celle-ci représente-t-elle un avantage ou un inconvénient? Cette réflexion n'en est qu'à ses débuts, et dans cet article, nous explorerons plus en profondeur les implications, les défis, et les opportunités que représentent le numérique et l'IA pour notre système démocratique.

Évolution technologique du processus électoral à Genève

L'histoire de l'évolution technologique du processus électoral à Genève s'étend sur plus de soixante ans, une période jalonnée de défis, d'innovations et de transformations majeures. Je saisis l'opportunité offerte par cet article, pour relater mon expérience et les récits qui m'ont été transmis concernant les droits politiques au cours des deux dernières décennies. Cette saga commence véritablement en 1960, année marquante où le droit de vote a été accordé aux femmes à Genève. Alors que le nombre de personnes ayant le droit de vote doublait, le Conseil d'Etat a demandé au Service des votations genevois de mécaniser le dépouillement. C'est à cette époque que le premier dépouillement électronique des bulletins d'élection a été mis en place. Les bulletins étaient retranscrits 2 fois, par des personnes différentes, sur des cartes perforées. Les cartes étaient ensuite comparées électroniquement. En cas de divergences un troisième dépouillement du bulletin était fait. Un système robuste, qui a résisté au temps et dont le processus de fonctionnement n'a pas changé, seul l'outil informatique a évolué. Cette mécanisation du processus électoral a été un premier pas pour améliorer l'efficacité.

Dans les années 90, la révolution du web débute au CERN, qui a publié la première page web. Le 9 juin 1996 marque une étape importante pour la République et Canton de Genève: le lancement de son site web officiel, avec la publication des résultats de la votation sur la traversée de la rade [2]. Un premier pas vers la transparence.

L'année 2001 voit l'introduction des lecteurs optiques pour le dépouillement des bulletins de vote [3]. Ces machines ont depuis été remplacées par des scanners et un logiciel d'analyse d'images. Cette solution permet de numériser aussi bien les bulletins des votations que ceux des élections. Un premier pas pour améliorer la fiabilité.

En 2003, la première votation par internet au niveau communal a lieu [4]. Une avancée significative qui a été étendue au niveau fédéral dès 2004. À partir de 2009, d'autres cantons ont utilisé la plateforme genevoise pour offrir à leurs électeurs le vote électronique. L'e-voting était un projet novateur et moteur pour l'administration en ligne, car il nécessitait des mises à jour régulières pour garantir le meilleur niveau de sécurité.

En 2015, une nouvelle étape en matière de transparence est franchie avec l'ouverture complète des données (open data) pour la politique publique des droits politiques à Genève. L'année suivante, le code source du vote électronique est publié pour la première fois.

L'année 2017 voit le lancement de Landmanbot, un chatbot conçu pour aider les citoyens à voter par internet et leur fournir les résultats des votations et élections. Cet outil, s'il a soulevé des questions sur la protection des données, a aussi montré que les citoyens étaient plus intéressés par des informations sur les objets de vote que par le processus de vote lui-même.

Depuis 2019, nous étudions les possibilités offertes par l'intelligence artificielle, notamment par le machine learning, pour le domaine des droits politiques. Les études montrent qu'il y a des opportunités, mais elles soulèvent également de nombreuses questions éthiques et de protection des données. Quelles données pouvons-nous utiliser? Dans quel but?

Depuis fin 2022, nous assistons à l'expansion des intelligences artificielles de type générative. Le monde politique s'empare de cette technologie. Le Conseil d'État genevois a même utilisé ChatGPT pour rédiger une partie de son discours de Saint-Pierre, lors de sa prestation de serment. Les partis politiques suivent le mouvement et utilisent l'IA pour communiquer pendant les campagnes électorales. Des politiciens demandent également à l'intelligence artificielle de rédiger des interpellations parlementaires.

Aujourd'hui, alors que nous continuons d'évaluer les possibilités et les risques de l'IA, nous pouvons être fiers du chemin parcouru par Genève. Les changements technologiques nous ont permis de faire de grandes avancées dans le processus électoral, de gagner en efficacité, en fiabilité et en transparence. Mais ces progrès ne sont pas sans défis. Ils exigent de nous une vigilance constante, une collaboration étroite avec le monde académique et l'industrie, une discussion ouverte avec les citoyens et une transparence totale. C'est à ce prix que nous pourrons continuer à préserver notre démocratie à l'ère numérique.

L'impact de la technologie sur la démocratie

L'impact de la technologie sur la démocratie est une question complexe et multifacette qui a été brillamment abordée par le professeur Urs Gasser lors de la conférence. Pour commencer, le professeur Gasser a rappelé les débuts du web et l'idéalisme qui l'accompagnait; un monde où chacun aurait la liberté de partager son point de vue, où l'information de qualité et le savoir seraient à la portée de tous. Cependant, comme nous l'avons tous constaté, cet espoir a été balayé par la réalité. Nous parlons maintenant de désinformation, de fausses nouvelles et de l'impact négatif des réseaux sociaux sur notre société.

La perte de confiance dans le web et les réseaux sociaux suite à l'affaire Cambridge Analytica, comme le souligne Urs Gasser, a eu un impact sur notre perception de la démocratie. Nous avons le sentiment d'avoir été manipulés, même si des études académiques suggèrent qu'il n'y a pas eu de changement majeur dans les résultats.

Cependant, le professeur Gasser a également souligné que les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans l'organisation de révolutions dans certains pays. Nous avons tous constaté que les réseaux sociaux, malgré leurs défauts, ont le potentiel de rassembler les gens autour de causes communes et de servir de plateforme de mobilisation.

De plus, Urs Gasser a évoqué l'idée que les réseaux sociaux ne créent pas nécessairement des caisses de résonance. Il est vrai que lire et entendre les mêmes opinions ne mène pas nécessairement à une polarisation, mais peut favoriser le dialogue.

La technologie, comme l'a soutenu le professeur Urs Gasser, facilite l'accès à la démocratie. Les plateformes d'e-gouvernement, comme les e-démarches à Genève, rapprochent l'État et le citoyen et renforcent la confiance entre eux. La technologie, à travers des plateformes participatives comme Decidim, a facilité une participation citoyenne accrue, comme le projet de Barcelone qui a permis aux citoyens de discuter d'une partie du budget de la ville.

Actuellement, la perception de l'intelligence artificielle comme une menace pour la démocratie est très réelle. Le professeur Gasser a rappelé qu'en trente ans nous sommes devenus pessimistes quant à la capacité du web à favoriser la démocratie, mais il propose que nous soyons positifs, en croyant en une perspective inverse pour l'IA. Comme lui, je crois que la manière dont l'homme utilise la technologie a plus d'impact sur la démocratie que la technologie elle-même.

En fin de compte, comme Urs Gasser l'a suggéré, l'IA pourrait nous permettre de repenser la démocratie et sa signification. C'est une perspective que je trouve à la fois stimulante et nécessaire. Alors que nous naviguons dans cette ère numérique, il est impératif de rester ouvert à de nouvelles possibilités et de toujours placer la démocratie au cœur de nos préoccupations.

 

En conclusion, la démocratie à l'ère numérique est un sujet complexe qui mérite une attention constante. L'évolution technologique a sans aucun doute apporté des avantages importants à notre processus démocratique, en particulier en ce qui concerne l'efficacité, la fiabilité et la transparence. Cependant, ces progrès ne sont pas sans défis.

Il faut être conscient que l'IA, comme toute technologie, n'est ni bonne ni mauvaise en soi. Son impact sur la démocratie dépend de la manière dont nous l'utilisons. Comme l'a déclaré le professeur Urs Gasser lors de cette conférence: c'est davantage la façon dont l'être humain utilise la technologie qui influence la démocratie. Ce n'est pas la technologie en elle-même qui est un risque.

En tant que citoyens, nous devons donc être vigilants, informés et prêts à participer activement au débat sur la manière dont nous voulons utiliser cette technologie dans notre processus démocratique.

Enfin, les défis et les opportunités que l'IA présente pour notre démocratie sont loin d'être entièrement explorés. Nous devons continuer à nous interroger, à apprendre et à innover, tout en gardant toujours à l'esprit la valeur et l'importance de la démocratie. Car après tout, la démocratie n'est pas quelque chose que nous devons tenir pour acquis, mais quelque chose que nous devons constamment entretenir et défendre.

 

[1] République et canton de Genève, Parcours du bulletin, https://web.archive.org/web/20131212190544/http://www.ge.ch/elections/20091011/parcours-bulletin.asp, publié en 2009, consulté en ligne le 15 octobre 2023

[2] République et canton de Genève, Résultats des votations du 9 juin 1996, https://web.archive.org/web/19970531001106/http://www.geneve.ch./votations/19960609/96juin9.html, publié le 9 juin 1996, consulté en ligne le 15 octobre 2023

[3] Nicolas Merckling, Le Temps, Succès pour le dépouillement à lecture optique, https://www.letemps.ch/suisse/succes-depouillement-lecture-optique, publié le 5 mars 2001, consulté en ligne le 15 octobre 2023

[4] ATS, 24Heures.ch, Premiers pas réussis pour le vote par internet, https://web.archive.org/web/20031013173331/http://www.24heures.ch/home/journal/index.php?Page_ID=10373&art_id=19271, publié le 20 janvier 2003, consulté en ligne le 15 octobre 2023

Image : République et canton de Genève, Semaine de la démocratie, https://www.ge.ch/dossier/semaine-democratie 

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