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Si ton produit n'est pas copié, c'est que c'est de la M...

J'ai entendu cette phrase en 2014, dans un documentaire, en préparant un voyage en Chine avec des étudiants en informatique.

Si ton produit n'est pas copié, c'est que c'est de la merde!

Shenzhen, Shanghai, une dizaine de jours en Chine pour découvrir le pays, la culture et surtout pour parler technologie, innovation, numérique, propriété intellectuelle, etc. Depuis, j’y repense souvent.

Un signal, pas une insulte

À l'époque, Apple et Samsung [1] se livraient une bataille juridique entre autres sur un brevet lié à la forme des tablettes. La logique chinoise, qui se souciait peu de la propriété intellectuelle, me semblait imparable. Si personne ne copie ce que vous faites, c'est peut-être simplement que ça n'intéresse personne. La copie devient alors un signal fort, une preuve que vous existez sur le radar de quelqu'un et que ce que vous faites mérite d'être regardé de près.

Le paradoxe chinois illustre bien ce renversement. Le pays longtemps caricaturé comme celui qui copie est aujourd'hui celui qui dépose le plus de demandes de brevets au monde, selon l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle [2]. Au début des années 2000, la Chine déposait dix fois moins de demandes de brevets que les Etats-Unis (USA) ou que l’ensemble des pays de l’Union européenne (UE). En 1999, en Chine 16’225 demandes de brevets ont été déposées, tandis qu’en Suisse nous en déposions 15’737. En 2024, la Chine a déposé 1'796’738 demandes de brevets, soit 4 fois plus que les USA, 5 fois plus que l’UE et 43 fois plus que la Suisse. Ce n'est pas une contradiction, mais une évolution logique, quand nous savons que les brevets sont devenus une part importante de revenu pour les entreprises. Pour rappel, en 2011, Google a racheté Motorola Mobility pour 12,5 milliards de dollars, afin de mettre la main sur environ 24 500 brevets [3]. Nous copions d'abord, nous innovons ensuite, puis nous essayons de vivre de nos rentes. Ce chemin est finalement plus universel que nous ne le croyons et il a peut-être tendance à scléroser l’innovation.

Ce qui dérange vraiment

Être copiés, tant que ça reste théorique, nous trouvons même ça flatteur. Mais dès que ça nous concerne directement, quelque chose se coince.

Une idée que nous avons portée circule, évolue, est reprise et transformée par d'autres. A un moment, nous ne nous y reconnaissons plus. Ce qui dérange, ce n'est pas l'amélioration en elle-même, c'est de ne plus faire partie de l’équation et de se retrouver spectateur d'un projet que nous avons initié.

Nous n'attachons pas que des idées à nos projets. Nous y attachons du temps, de l'énergie, du cœur, parfois même une part de notre identité. Quand quelqu'un fait évoluer notre travail sans nous, ce n'est pas une contribution de plus, mais, ce que j'observe, c'est la crainte de ne plus être reconnu pour ses compétences, ses connaissances, son travail.

L'intelligence collective, sans les illusions

Selon moi, l'intelligence collective et plus particulièrement les séances brainstormings post-it, sans hypothèses limitantes, ne sont pas cette belle harmonie fluide qu'on nous vend lors des grandes messes managériales. Ce que j’observe dans la réalité, et il semblerait que je ne sois pas le seul [4], c'est quelque chose de plus désordonné et de plus humain, des contributions successives, imparfaites, qui s'améliorent précisément parce qu'elles se confrontent les unes aux autres.

Chacun apporte quelque chose, de la créativité, de la structure, de la technique, de la vision, et rien de tout cela ne suffit seul, ni ne reste figé dans le temps.

Dans ce cadre, copier n'est pas voler. Copier, c'est continuer un mouvement, prendre un point de départ et le pousser plus loin, tout en acceptant que ce que nous avons initié puisse un jour être dépassé, ce qui est en réalité une bonne nouvelle.

Le vrai rôle du manager

Cela ne signifie pas que la reconnaissance est sans importance. Chacun a besoin de voir ce qu'il apporte et d'exister dans le travail collectif. Mais cette reconnaissance ne peut pas reposer sur la propriété des idées. Elle doit reposer sur la contribution au mouvement.

C'est là que le rôle du manager prend tout son sens, non pas dans la protection des idées, mais dans l'attention portée aux personnes. Il s'agit de s'assurer que chacun garde une place quand les choses s'accélèrent, de ralentir parfois pour reconnecter et réimpliquer, non pas pour freiner l'élan, mais pour maintenir un équilibre qui permet à chacun de continuer à contribuer.

L'IA générative accélère tout ça

Nous vivons dans un monde BANI "brittle" (fragile), "anxious" (anxieux), "non-linear" (non linéaire) et "incomprehensible" (incompréhensible), et l'IA générative n'en est pas la cause, mais le révélateur. Les barrières techniques s'effondrent plus vite que nos organisations ne s'y adaptent, ce qui nourrit l'anxiété de ceux qui voient leurs idées circuler, évoluer et leur échapper à une vitesse qu'ils ne contrôlent plus. Nous pouvons développer un prototype en quelques heures, ce qui prenait des semaines, explorer des dizaines de variations en parallèle, rendre concret ce qui restait abstrait la veille. Une idée peut désormais être reprise et transformée par quelqu'un qui n'aurait tout simplement pas eu les moyens de le faire il y a moins de trois ans.

Dans ce mouvement, rien n'est linéaire, il devient illusoire de croire qu'une idée suit un chemin prévisible de son auteur jusqu'à son aboutissement. Elle bifurque, elle mute, elle se fragmente. Ce que nous ne comprenons pas toujours, c'est que cette incompréhensibilité apparente n'est pas un dysfonctionnement. C'est simplement la nature de l'innovation en accélération.

Nous pouvons choisir de résister, de figer, de contrôler et de fixer des règles pour protéger la propriété intellectuelle et ralentir le processus d’innovation. Mais nous ne pourrons pas garantir que ces idées resteront utiles. La valeur ne réside pas dans le point de départ. Elle réside dans la capacité à faire avancer ce qui a été commencé.

Ne disons-nous pas que Rome ne s'est pas faite en un jour, et qu'elle ne s'est pas faite seule? Cette sagesse populaire résume mieux que n'importe quel acronyme ce que l'innovation a toujours été, un mouvement collectif, lent à démarrer, imprévisible dans sa trajectoire, mais dont rien ni personne ne peut vraiment couper l'élan.

La question n'est plus de savoir qui a eu l'idée. La question est de savoir qui la fait avancer.

 

[1] Wikipedia, Apple vs Samsung Electronics, https://fr.wikipedia.org/wiki/Apple_vs_Samsung_Electronics, consulté en ligne le 10 avril 2026

[2] OMPI, Centre de données statistiques de propriété intellectuelle de l'OMPI, https://www3.wipo.int/ipstats/key-search/indicator?lang=fr, consulté en ligne le 9 avril 2026

[3] Le Monde informatique, IMG, Google rachète Motorola Mobility pour 12,5 milliards de dollars, https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-google-rachete-motorola-mobility-pour-12-5-milliards-de-dollars-34399.html, publié le 15 août 2011, consulté en ligne le 10 avril 2026

[4] Le Temps, Julie Eigenmann, Pourquoi le brainstorming «classique» n’est en réalité pas si efficace, https://www.letemps.ch/carrieres-et-formation/pourquoi-le-brainstorming-classique-n-est-en-realite-pas-si-efficace, publié le 10 avril 2026, consulté en ligne le 10 avril 2026

 

Image d'illustration générée avec Nano Banana 2

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